23 janvier... suite et fin
Aline
Mes parents m’ont toujours dit d’être prudente, et qu’il ne fallait pas confondre la prudence avec la peur ; ils m’ont dit qu’il fallait que j’apprenne à être vigilante, sans pour autant devenir quelqu’un de méfiant ; ils m’ont dit tout simplement, pour me préserver d’éventuelles difficultés, qu’un homme averti en vaut deux ! Et je croyais être avertie.
Oui, on m’avait dit qu’en Afrique des gens mourraient de faim, vivaient dans des conditions atroces, que les plus âgés sur ce continent atteignaient difficilement la cinquantaine, que les hommes, les femmes et les enfants, soumis à des conditions misérables, travaillaient pour des salaires dérisoires et souffraient de nombreux manques. On m’avait dit que le SIDA faisait des ravages en Afrique et que des millions de gens allaient mourir d’ici les dix prochaines années… oui, on me l’avait dit.
Cependant, aucun être humain sensible, « averti » par tous les médias, discours et cris d’alarme du monde n’est préparé à voir ce que nous avons vu. Les mots n’ont plus de poids, plus d’intérêt face à cette réalité, si dure.
Dans une société où la violence règne sur toutes les chaînes, où nos yeux, nos oreilles sont habitués aux effluves de sang et aux rafales de balles, aux bruits de bombes et aux hurlements des populations déchirées, nous avons entendu d’autres sonorités, observé d’autres manières de faire, de résister et de survivre, face à une violence beaucoup plus sourde et insidieuse… celle de notre indifférence.
Nous avons rencontré une population belle et souriante, pleine de vie malgré ses difficultés : Manque d’eau, de nourriture, de soin, habitat des plus précaires et conditions d’hygiène déplorables, pas ou peu de travail et manque de considération du reste de la population Kenyane, Africaine… Internationale.
Alors que 45000 personnes, toutes nationalités confondues, se sont donné RDV au stade de Nairobi pour discuter d’un nouveau monde possible, plus humain, quelques 20 minutes de car nous séparent d’une toute autre réalité, gravissime, urgente, où le rêve d’un nouveau monde ne doit plus non seulement être envisagé comme une « possibilité » mais bel et bien comme une « priorité ».
Nous croyons savoir. Les bribes d’informations qu’on laisse à notre portée nous donnent bonne conscience. Nous pensons avoir fait le strict minimum, celui qui soulage notre humanité, quand déjà nous nous intéressons – même de très loin – à la vie des autres populations de la planète. Mais nous ne savons rien. Je ne savais rien.
La vie des gens que nous avons rencontré est beaucoup moins spectaculaire que les images servies sur nos écrans à 20h ; amateurs de sensations fortes, nos journalistes n’auraient pas trouvé en notre compagnie leur quota d’images croustillantes, mais ils auraient pris comme nous tous, une grande leçon de courage et de vie.
Je parlerai de Suzanna, 13 ans, de Simon, 11 ans, de Solam, 10 ans, d’Esther, 38 ans, tous pris dans un quotidien des plus difficiles et qui pourtant, nous offrent chacun de leurs sourires avec la plus grande bienveillance ; leurs regards, leurs mains et ce petit garçon de trois ans qui vient se blottir contre moi et me prodigue de la chaleur pendant près d’une demi-heure. J’ai 27 ans, cet enfant pourrait être le mien et mes yeux dans les siens, je ressens des choses jamais éprouvées auparavant.
Mais il n’y a pas de place pour la tristesse ici. Bien au contraire. A ces gens qui n’ont rien, mais qui ont su conserver l’essentiel, une âme forgée dans la force du partage et de la solidarité, je dois beaucoup. Ma reconnaissance n’a pas de limite et je pars grandie de Korogocho, plus consciente que jamais de mes chances et du chemin qu’il me reste à parcourir, avec plus d’ardeur encore. Merci à eux.
Une personne qui a observé en vaut deux…
…
Un peu plus tard, je demande à mon pote Rani à propos de notre venue à Korogocho :
Qu’est-ce qu’il te vient à l’esprit ?
Il me répond :
Ce qui me vient à l’esprit ? … Là, tout de suite, je me dis qu’il y a 35 ans à peine, mes parents vivaient eux aussi dans un Bidonville, à Nanterre. Voilà ce qui me vient à l’esprit.
… Moins de deux générations nous séparent d’une France immobile à la souffrance des plus démunis. Nous aurions torts de nous offusquer des conditions de vie de certains sur d’autres continents, de montrer du doigt certains dirigeants et d’être à la fois incapables de réagir ou de nous remettre en question devant les injustices qui touchent encore notre pays. La première leçon à retenir, c’est qu’il ne faut jamais oublier son histoire, d’où l’on vient et ce que l’on a traversé si l’on veut pouvoir apprécier la vie à sa juste valeur. La seconde, c’est que rien n’est jamais acquis… l’humanité, d’où qu’elle soit, doit constamment se battre pour faire reconnaître ses droits, même les plus élémentaires, pour une existence meilleure.